Elmar Husseïnov *, victime de
la vérité
Spécialisé dans l'investigation,
Elmar Husseïnov, 37 ans, marié, père d’un
enfant, était le journaliste le plus critique du pouvoir
en place en Azerbaïdjan, république riche en hydrocarbures
sur la rive occidentale de la Caspienne, et tenue de main de
fer par le clan Aliev depuis l'époque soviétique.
Il a été tué de deux balles dans le cœur,
devant son domicile de Bakou, la capitale, dans la nuit du mercredi
au jeudi 3 mars. Ses proches pensent qu'il s'agit d'un assassinat
commandité, lié aux enquêtes qu'il publiait
dans sa revue hebdomadaire Monitor (4.000 exemplaires) sur les
personnalités du pouvoir et leurs pratiques opaques.
Très populaire, le journal existait depuis 1999, d’abord
mensuel, il était devenue hebdomadaire en 2000.

Plus de 5000 personnes, dont tous les leaders
de l’opposition, ont accompagné, jusqu’au
cimetière de Bakou, dans une marche silencieuse suivant
les vœux de la famille, le 4 mars, sa dépouille
mortelle. "Nous organisons les funérailles de manière
à illustrer combien le peuple déteste ce régime",
a déclaré le leader du Front national, Ali Kerimli,
principal parti d'opposition. "L'opposition va s'unir pour
renverser le régime de manière pacifique",
a-t-il dit, suscitant une mise en garde des autorités,
"Elmar est une victime de la terreur politique. Il est
devenu la victime de la vérité. Tout le monde
sait à quel point il est difficile de dire la vérité
dans ce pays".
A la télévision, le président Ilham Aliev,
qui a accédé en 2003 au pouvoir après des
élections controversées, a démenti toutes
responsabilité du régime et a affirmé que
"les auteurs de ce crime tentent de nuire à l'image
de l'Azerbaïdjan à l'étranger, de le présenter
comme un pays instable et non démocratique".
Plusieurs hauts responsables de l’administration présidentielle
sont allés se recueillir devant le corps du journaliste
à l’Académie des sciences. L’ambassadeur
américain, Reno Harnish, a pris la parole au cours de
cette cérémonie, évoquant "une catastrophe
nationale pour tout l’Azerbaïdjan" en insistant
sur le fait que les journalistes devaient "travailler sans
peur et sans menaces contre leur vie."
Le Quai d’Orsay a aussi déclaré : "Nous
avons appris avec une grande émotion l'assassinat (…)
de M. Elmar Husseinov, rédacteur en chef du journal Monitor.
Nous présentons nos condoléances à la famille
de M. Husseinov, à ses amis et à ses collègues.
La France, qui est attachée à la liberté
de la presse, partout dans le monde, condamne ce crime avec
la plus grande fermeté. Elle compte sur les autorités
azerbaïdjanaises pour traduire en justice les responsables
de ce meurtre".
Terry Davis, le secrétaire général
du Conseil de l'Europe -auquel l'Azerbaïdjan appartient
depuis 1999- a réagi avec force depuis Strasbourg. "Je
suis choqué par le meurtre brutal d'Elmar Husseïnov,
qui a tout l'air d'un crime commandité, et je le condamne
de la plus ferme manière". "C’est une
attaque contre la liberté d’expression en Azerbaïdjan"
a ajouté M. Davis. "Elmar Husseïnov a énormément
contribué au développement de la liberté
et du pluralisme des médias dans ce pays, que le Conseil
de l’Europe considère comme l’un des piliers
d’une société démocratique. Je lance
un appel aux autorités azerbaïdjanaises pour qu’elles
mènent une enquête approfondie et transparente
et qu’elles traduisent les responsables de ce crime en
justice."
Les proches du journaliste et les défenseurs des droits
de l’homme ont dénoncé un "meurtre
commandité" lié à son travail. L'organisation
Reporters sans frontières a réclamé la
constitution d'une commission d'enquête indépendante.
Elmar Husseïnov était l'objet d'un
harcèlement constant. Tous les moyens ont été
bons pour empêcher Monitor de paraître. En 2001,
un article lui vaut un mois de prison pour diffamation. En 2002,
les articles du journaliste sur le maire de Bakou, le clan Aliev
et les bas de laine des uns et des autres lui valurent six mois
de prison.
En février 2004, Husseïnov avait fait état
à Human Right Watch des pressions qui s’exerçaient
à son égard. Il y décrivait notamment son
impossibilité à faire imprimer son journal qu’il
devait photocopier manuellement, le refus des distributeurs
officiels de vendre son journal et les sanctions policières
à l’encontre des ventes dans la rue. Plusieurs
procès avaient eu lieu à l’automne 2004
concernant des articles mettant en cause le pouvoir et les députés.
A chaque fois, il était requis l’arrestation de
Husseïnov, la fermeture du journal et de conséquentes
amendes (de 30 à 40.000 dollars). Lorsqu'en janvier 2005,
Monitor publia un reportage sur l'état de délitement
d'une garnison de province son auteur, Akper Hasanov, fut détenu
cinq heures au quartier général militaire.
Ce meurtre "intervient alors que le gouvernement mène,
depuis l'élection présidentielle d'octobre 2003,
une campagne contre les médias et les dirigeants de l'opposition",
a indiqué le Comité de protection des journalistes
(CPJ), une organisation basée à New York, des
accusations également faites par d'autres défenseurs
des droits.
La peur monte au sein des médias indépendants
à Bakou. "Nous ne savons pas qui sera le prochain
sur la liste", a noté Ganimat Zahidov, le rédacteur
en chef d'un autre journal d'opposition, Azadliq. Lui-même
avait été enlevé par des inconnus le 25
février, ainsi qu'un collègue. Tous deux ont été
séquestrés plusieurs heures, menacés, roués
de coups et filmés dans des positions compromettantes
dans une vidéo diffusée le week-end dernier à
la télévision locale.
Ces derniers mois, la répression s'était
accrue aussi contre l'opposition. Un jeune opposant politique,
Algaït Magueramov, vingt ans, condamné à
trois ans pour sa participation à des émeutes
en novembre 2003, a trouvé la mort, le 17 février,
en prison. Officiellement, il est mort "d'une crise cardiaque"
dans sa cellule. Les autorités azerbaïdjanaises
ont été accusées, ces derniers mois, de
vouloir supprimer toute liberté d’expression dans
le pays, dans l’optique des élections parlementaires
prévues en novembre 2005.
A la mi-janvier, la Confédération des journalistes
azerbaïdjanais avait dénoncé une répression
de plus en plus forte contre la presse, faisant état
de la fermeture de journaux d'opposition et de l'emprisonnement
de journalistes.
Dans son rapport annuel sur les droits de l'Homme,
le département d'Etat américain dénonçait
début mars, de multiples violations des droits durant
l'année 2004, citant notamment les problèmes rencontrés
par les médias indépendants, des morts en détention
et des brutalités policières.
* on trouve aussi l’orthographe "Bouseinov"
Sources : Le Monde,
Reuters, Prima News. Image
from the Croatian BBC. 