Quatre mois après que bombes
et fusils aient transformé la ville en ruines, quelques
signes de vie réapparaissent.
Une boutique de kebabs et une boulangerie ont ré-ouvert
dans l’avenue principale criblée de balles. Environ
un tiers des 250.000 habitants de la ville sont revenus depuis
le début janvier. Les Marines américains et les
officiers de police irakiens patrouillent dans les rues et il
n’y a que peu de violence.
Mais la sécurité est obtenue à un prix
élevé. Pour arriver à Falloujah, les habitants
doivent attendre près de quatre heures avant de passer
de stricts check-points militaires et les couvres-feu nocturnes
sont stricts. Cela a ralenti la relance économique et
les efforts de reconstruction. Cela a aussi frustré les
habitants confrontés à des maisons et des rues
dévastées. Beaucoup ont des emplois ou de la famille
en dehors de la ville.
"Falloujah est sûre", avoue
Hadima Khalifa Abed, 42 ans, qui est retournée vers sa
maison en ruines en janvier avec son mari et ses dix enfants.
"Mais elle est sûre comme une prison."
Les officiels militaires américains reconnaissent qu’ils
ont un choix difficile. Baisser les très strictes mesures
de sécurité aiderait à la relance économique
et ferait chuter un taux de chômage de 50%, mais cela
ferait aussi revenir les insurgés qui avaient occupé
la ville d’avril à novembre, jusqu’à
l’intervention américaine. Et pourtant, malgré
ces strictes mesures, des tirs de mortier touchent encore la
ville et un certain nombre de fournisseurs ont été
tués.
Il y a d’autres obstacles. Il manque toujours à
Falloujah un maire et une administration communale parce que
la nouvelle assemblée nationale n’a pas su former
un gouvernement. Les militaires américains rechignent
à prendre des décisions qui façonneront
la ville pour des décennies, et l’absence de pouvoir
décisionnaire a paralysé la ville.
A Falloujah, des boulangers sont
retournés à leur échoppe reconstruite
après qu'elle eût été détruite
lors de l'offensive américaine.
Des centaines de nouveaux policiers, formés
en Jordanie, doivent bientôt arriver en ville, indiquent
des officiels militaires US. Des organisations non gouvernementales
ont donné des cargaisons d’équipements pour
des centres de secours, des hôpitaux et des écoles.
Mais il n’y a pas de commissariats ni de casernes de pompiers
parce que personne n’a l’autorité pour décider
où les construire.
"Sans un maire, personne ne peut résoudre les conflits"
indique, sous couvert d’anonymat, un supérieur
militaire américain engagé dans la reconstruction.
"Sans un conseil communal, comment avoir un schéma
approuvé et comment coordonner un plan pour une ville
fonctionnelle?"
La situation s’améliore cependant depuis que les
premiers habitants sont revenus dans une ville quasi désertée
trois mois plus tôt. Lors d’un tour dans les environs
du centre ville avec un convoi américain, des voitures
civiles et des taxis ont été aperçus dans
les rues. Des clients faisaient leurs achats dans une boutique
de fruits et légumes et une foule attendait devant une
nouvelle agence de la banque Rafidain.
A l’école Palestine, où les cours ont repris
deux mois plus tôt, les cris plein d’entrain des
enfants résonnaient dans les cours. "Les choses
ont presque repris leur cours normal ici" indique le responsable,
Samer Eyd Jawhar, 60 ans, un homme corpulent en veste bleu clair
et cravate. "Nous avons des instituteurs et des livres.
Les choses s’améliorent."

Parmi les signes de reprise à
Fallujah, un Marine renoue les lacets d'un écolier à
l'école Palestine, reconstruite.
Partout, on entend les remarques liées
au strict contrôle militaire de la ville. Najim Abed,
le directeur d’une clinique d’urgence, indique que
son unique ambulance a souvent des problèmes en quittant
et en entrant dans la ville. Il dit qu’il est aussi très
dur d’atteindre les patients la nuit, parce que l’ambulance
doit être accompagnée d’une patrouille.
Deux bataillons de Marines sont encore stationnés en
ville, avec des unités additionnelles telles qu’une
équipe d’ingénieurs des Navy
Seabee. Et il y a au moins deux bataillons de la police
irakienne mais les officiels refusent de donner le nombre exact
d’hommes.
Les efforts de reconstruction sont patents, quoique lents. Après
l’incursion américaine de novembre 2004, les services
de Falloujah étaient anéantis. Aujourd’hui,
l’électricité et l’eau courante sont
disponibles pour quarante pour cent des maisons et des boutiques,
indique un Américain, et le reste de la ville devrait
les avoir d’ici un mois. Le réseau de collecte
des eaux usées fonctionne à nouveau et des plans
à long terme sont en cours pour rétablir la distribution
électrique en ville.
"Les insurgés ont tué quelques-uns des fournisseurs
qui reconstruisent la ville", indiquent des officiels américains.
D’autres ont reçu des menaces de mort. Certaines
entreprises refusent catégoriquement de travailler en
ville. "Aucun entrepreneur chiite n’a travaillé
ici, parce que l’insurrection sunnite les a désigné
comme cibles", indique un entrepreneur occidental qui a
demandé à ce que son nom et celui de sa société
soient tus pour raisons de sécurité.
L’effet de ces menaces est palpable, même à
l’intérieur du quartier de commandement américain,
où la salle de bains est encore en travaux. "L’entreprise
en charge de cette salle de bains a reçu des menaces
de mort s’il ne stoppait pas le travail", indique
un officier. Les travaux furent arrêtés. Mais le
responsable de l’entreprise, qui avait beaucoup de chantiers
avec l’armée américaine et vivait à
Bagdad, a quand même été tué la semaine
passée. "Nous avons essayé de trouver une
nouvelle entreprise pour terminer le travail, mais aucune ne
veut travailler ici" déclare l’Américain.
Les officiels américains et irakiens reconnaissent que
les habitants ont essayé de prévenir ces intimidations.
"Un groupe d’habitants de Falloujah, dont quelques
chefs de tribus, ont créé un conseil anti-intimidation"
explique l’entrepreneur occidental.

Les élèves de l'école
Palestine sont retournés en classe depuis deux mois
et pour le principal "la situation est presque redevenue
normale".
Un effort pour dédommager les habitants
des dommages causés à leurs habitations a débuté
depuis deux semaines.
Dimanche, Mme Abed était du second groupe d’habitants
à recevoir un chèque de dédommagement dans
l’ancien Centre de jeunesse où les forces américaines
ont établi leur commandement. Les chèques leur
sont remis par le Groupe de Travail de Falloujah, un mélange
d’employés du précédent gouvernement
et d’autres personnes qui forment un conseil municipal
ad hoc.
Chaque personne reçoit un paiement initial de vingt pour
cent du montant des dommages subis, tel qu’établi
par une groupe d’ingénieurs irakiens. L’argent
provient du gouvernement irakien intérimaire.
Mme Abed, habillée d’une longue soutane noire,
explique qu’en retournant à sa maison dans le quartier
Andalus en janvier, elle a trouvé la cuisine et l’office
presque totalement détruits, avec des trous dans le plafond.
A son grand soulagement, le reste de la maison n’avait
subi que quelques trous dans les murs, rien de plus. Le réfrigérateur,
la télévision et tout ce qui avait de la valeur
avait disparu.
Lorsqu’on l’appela, Mme Abed s’avança
dans la pièce et reçut un chèque de 2.400.000
dinars, environ 1.655 dollars (soit 2.144 euros). Comme les
trente autres personnes qui reçurent un chèque
ce jour là, elle trouva que c’était presque
rien. Son mari et quatre de ses enfants souffraient de troubles
psychiques, avouait-elle, et toute la famille parlait constamment
de leur peur du lendemain.
Pourtant, comparativement à ses voisins, elle se sentait
chanceuse. Et elle dit: "Quand je vois leur maison totalement
détruite, je me dis "Dieu merci, nous sommes O.K.,
nous sommes beaucoup mieux que nos voisins".

Deux femmes, qui sont récemment
retournées dans leur maison, attendent
de recevoir un chèque de compensation au QG militaire.
L’avenir de Falloujah est rempli de questions.
"Le gouvernement irakien a évalué que les
indemnités versées aux habitants pour les dommages
qu’ils ont subis coûteraient 496 millions de dollars
(642 millions d’euros), desquels 100 millions USD (130
millions d’euros) ont été débloqués",
déclare un officier américain.
L’identité de la ville, aussi, est incertaine.
Avec la volonté de pousser Falloujah dans une nouvelle
direction, les officiers américains et irakiens ont scrupuleusement
étudié les engagements dans la police et les emplois
gouvernementaux afin d’être sûrs de ne pas
avoir de personnes ayant des liens avec les insurgés.
"Nous écoutons ce que dit le peuple, pas ce que
dit l’ancien régime" reconnaît le lieutenant-colonel
Harvey Williams, un militaire travaillant dans le civil pour
le développement économique de Falloujah. "Nous
essayons d’installer un paradigme entièrement nouveau."
Mais Falloujah a, dans son histoire, une sympathie pour les
insurgés, et il n’est pas évident de prévoir
ce qui va se passer au cours de cette reconstruction.
"Lorsque vous avez été insulté, ce
n’est pas suffisant de recevoir de l’argent"
dit Sabih Shamkhi, 61 ans, qui attendait aussi de recevoir un
chèque de dédommagement pour sa maison. "Certes,
l’argent c’est mieux que rien. Nous espérons
que le gouvernement tiendra ses autres promesses à notre
égard."
Copyright : The New
York Times, daté du 26 mars 2005.
Pictures from Joao Silva for The New York Times 
Traduction: Thierry Birrer - 26 mars 2005.