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Une renaissance qui s'affirme dans Fallujah ravagée
par Robert F. Worth - The New York Times du 26 mars 2005.
Les légendes des photos apparaissent par survol de souris - Ce texte en anglais
.

 

Quatre mois après que bombes et fusils aient transformé la ville en ruines, quelques signes de vie réapparaissent.
Une boutique de kebabs et une boulangerie ont ré-ouvert dans l’avenue principale criblée de balles. Environ un tiers des 250.000 habitants de la ville sont revenus depuis le début janvier. Les Marines américains et les officiers de police irakiens patrouillent dans les rues et il n’y a que peu de violence.
Mais la sécurité est obtenue à un prix élevé. Pour arriver à Falloujah, les habitants doivent attendre près de quatre heures avant de passer de stricts check-points militaires et les couvres-feu nocturnes sont stricts. Cela a ralenti la relance économique et les efforts de reconstruction. Cela a aussi frustré les habitants confrontés à des maisons et des rues dévastées. Beaucoup ont des emplois ou de la famille en dehors de la ville.

"Falloujah est sûre", avoue Hadima Khalifa Abed, 42 ans, qui est retournée vers sa maison en ruines en janvier avec son mari et ses dix enfants. "Mais elle est sûre comme une prison."
Les officiels militaires américains reconnaissent qu’ils ont un choix difficile. Baisser les très strictes mesures de sécurité aiderait à la relance économique et ferait chuter un taux de chômage de 50%, mais cela ferait aussi revenir les insurgés qui avaient occupé la ville d’avril à novembre, jusqu’à l’intervention américaine. Et pourtant, malgré ces strictes mesures, des tirs de mortier touchent encore la ville et un certain nombre de fournisseurs ont été tués.
Il y a d’autres obstacles. Il manque toujours à Falloujah un maire et une administration communale parce que la nouvelle assemblée nationale n’a pas su former un gouvernement. Les militaires américains rechignent à prendre des décisions qui façonneront la ville pour des décennies, et l’absence de pouvoir décisionnaire a paralysé la ville.

A Falloujah, des boulangers sont retournés à leur échoppe reconstruite après qu'elle eût été détruite lors de l'offensive américaine.
A Falloujah, des boulangers sont retournés à leur échoppe reconstruite
après qu'elle eût été détruite lors de l'offensive américaine.

Des centaines de nouveaux policiers, formés en Jordanie, doivent bientôt arriver en ville, indiquent des officiels militaires US. Des organisations non gouvernementales ont donné des cargaisons d’équipements pour des centres de secours, des hôpitaux et des écoles. Mais il n’y a pas de commissariats ni de casernes de pompiers parce que personne n’a l’autorité pour décider où les construire.
"Sans un maire, personne ne peut résoudre les conflits" indique, sous couvert d’anonymat, un supérieur militaire américain engagé dans la reconstruction. "Sans un conseil communal, comment avoir un schéma approuvé et comment coordonner un plan pour une ville fonctionnelle?"
La situation s’améliore cependant depuis que les premiers habitants sont revenus dans une ville quasi désertée trois mois plus tôt. Lors d’un tour dans les environs du centre ville avec un convoi américain, des voitures civiles et des taxis ont été aperçus dans les rues. Des clients faisaient leurs achats dans une boutique de fruits et légumes et une foule attendait devant une nouvelle agence de la banque Rafidain.
A l’école Palestine, où les cours ont repris deux mois plus tôt, les cris plein d’entrain des enfants résonnaient dans les cours. "Les choses ont presque repris leur cours normal ici" indique le responsable, Samer Eyd Jawhar, 60 ans, un homme corpulent en veste bleu clair et cravate. "Nous avons des instituteurs et des livres. Les choses s’améliorent."

Parmi les signes de reprise à Fallujah, un Marine renoue les lacets d'un écolier à l'école Palestine, reconstruite.
Parmi les signes de reprise à Fallujah, un Marine renoue les lacets d'un écolier à l'école Palestine, reconstruite.

Partout, on entend les remarques liées au strict contrôle militaire de la ville. Najim Abed, le directeur d’une clinique d’urgence, indique que son unique ambulance a souvent des problèmes en quittant et en entrant dans la ville. Il dit qu’il est aussi très dur d’atteindre les patients la nuit, parce que l’ambulance doit être accompagnée d’une patrouille.
Deux bataillons de Marines sont encore stationnés en ville, avec des unités additionnelles telles qu’une équipe d’ingénieurs des Navy Seabee. Et il y a au moins deux bataillons de la police irakienne mais les officiels refusent de donner le nombre exact d’hommes.
Les efforts de reconstruction sont patents, quoique lents. Après l’incursion américaine de novembre 2004, les services de Falloujah étaient anéantis. Aujourd’hui, l’électricité et l’eau courante sont disponibles pour quarante pour cent des maisons et des boutiques, indique un Américain, et le reste de la ville devrait les avoir d’ici un mois. Le réseau de collecte des eaux usées fonctionne à nouveau et des plans à long terme sont en cours pour rétablir la distribution électrique en ville.
"Les insurgés ont tué quelques-uns des fournisseurs qui reconstruisent la ville", indiquent des officiels américains. D’autres ont reçu des menaces de mort. Certaines entreprises refusent catégoriquement de travailler en ville. "Aucun entrepreneur chiite n’a travaillé ici, parce que l’insurrection sunnite les a désigné comme cibles", indique un entrepreneur occidental qui a demandé à ce que son nom et celui de sa société soient tus pour raisons de sécurité.
L’effet de ces menaces est palpable, même à l’intérieur du quartier de commandement américain, où la salle de bains est encore en travaux. "L’entreprise en charge de cette salle de bains a reçu des menaces de mort s’il ne stoppait pas le travail", indique un officier. Les travaux furent arrêtés. Mais le responsable de l’entreprise, qui avait beaucoup de chantiers avec l’armée américaine et vivait à Bagdad, a quand même été tué la semaine passée. "Nous avons essayé de trouver une nouvelle entreprise pour terminer le travail, mais aucune ne veut travailler ici" déclare l’Américain.
Les officiels américains et irakiens reconnaissent que les habitants ont essayé de prévenir ces intimidations. "Un groupe d’habitants de Falloujah, dont quelques chefs de tribus, ont créé un conseil anti-intimidation" explique l’entrepreneur occidental.

Les élèves de l'école Palestine sont retournés en classe depuis deux mois et pour le principal "la situation est presque redevenue normale".
Les élèves de l'école Palestine sont retournés en classe depuis deux mois
et pour le principal "la situation est presque redevenue normale".

Un effort pour dédommager les habitants des dommages causés à leurs habitations a débuté depuis deux semaines.
Dimanche, Mme Abed était du second groupe d’habitants à recevoir un chèque de dédommagement dans l’ancien Centre de jeunesse où les forces américaines ont établi leur commandement. Les chèques leur sont remis par le Groupe de Travail de Falloujah, un mélange d’employés du précédent gouvernement et d’autres personnes qui forment un conseil municipal ad hoc.
Chaque personne reçoit un paiement initial de vingt pour cent du montant des dommages subis, tel qu’établi par une groupe d’ingénieurs irakiens. L’argent provient du gouvernement irakien intérimaire.
Mme Abed, habillée d’une longue soutane noire, explique qu’en retournant à sa maison dans le quartier Andalus en janvier, elle a trouvé la cuisine et l’office presque totalement détruits, avec des trous dans le plafond. A son grand soulagement, le reste de la maison n’avait subi que quelques trous dans les murs, rien de plus. Le réfrigérateur, la télévision et tout ce qui avait de la valeur avait disparu.
Lorsqu’on l’appela, Mme Abed s’avança dans la pièce et reçut un chèque de 2.400.000 dinars, environ 1.655 dollars (soit 2.144 euros). Comme les trente autres personnes qui reçurent un chèque ce jour là, elle trouva que c’était presque rien. Son mari et quatre de ses enfants souffraient de troubles psychiques, avouait-elle, et toute la famille parlait constamment de leur peur du lendemain.
Pourtant, comparativement à ses voisins, elle se sentait chanceuse. Et elle dit: "Quand je vois leur maison totalement détruite, je me dis "Dieu merci, nous sommes O.K., nous sommes beaucoup mieux que nos voisins".

Deux femmes, qui sont récemment retournées dans leur maison, attendent de recevoir un chèque de compensation au QG militaire.
Deux femmes, qui sont récemment retournées dans leur maison, attendent
de recevoir un chèque de compensation au QG militaire.

L’avenir de Falloujah est rempli de questions. "Le gouvernement irakien a évalué que les indemnités versées aux habitants pour les dommages qu’ils ont subis coûteraient 496 millions de dollars (642 millions d’euros), desquels 100 millions USD (130 millions d’euros) ont été débloqués", déclare un officier américain.
L’identité de la ville, aussi, est incertaine. Avec la volonté de pousser Falloujah dans une nouvelle direction, les officiers américains et irakiens ont scrupuleusement étudié les engagements dans la police et les emplois gouvernementaux afin d’être sûrs de ne pas avoir de personnes ayant des liens avec les insurgés.
"Nous écoutons ce que dit le peuple, pas ce que dit l’ancien régime" reconnaît le lieutenant-colonel Harvey Williams, un militaire travaillant dans le civil pour le développement économique de Falloujah. "Nous essayons d’installer un paradigme entièrement nouveau."
Mais Falloujah a, dans son histoire, une sympathie pour les insurgés, et il n’est pas évident de prévoir ce qui va se passer au cours de cette reconstruction.
"Lorsque vous avez été insulté, ce n’est pas suffisant de recevoir de l’argent" dit Sabih Shamkhi, 61 ans, qui attendait aussi de recevoir un chèque de dédommagement pour sa maison. "Certes, l’argent c’est mieux que rien. Nous espérons que le gouvernement tiendra ses autres promesses à notre égard."

Copyright : The New York Times, daté du 26 mars 2005.
Pictures from Joao Silva for The New York Times
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Traduction: Thierry Birrer - 26 mars 2005.