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Ni vivre, ni mourir: disparaître!
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11 mars 2005 - Extrait de "La Liberté", quotidien romand édité à Fribourg

Disparitions forcées: un crime qui n'est toujours pas puni, par Carole Vann

L'Afghanistan, l'Irak, mais aussi l'Argentine et l'ex-Yougoslavie: des millions de personnes sont sans nouvelles d'un proche brutalement enlevé. Elles espèrent beaucoup de la Commission des droits de l'homme qui débute le 14 mars à Genève.
Je suis resté les yeux bandés, les mains menottées, coupé du monde. Ma famille ne savait pas si j'étais vivant ou mort. Je me sentais à peine une personne. Ni nom ni identité, j'étais l'expression de plus rien. Juste quelque chose de vivant qui respirait, mais plus rien d'humain». C'est en ces termes que le Sahraoui Mohamed Bennou, établi aujourd'hui à Fribourg, raconte ses quatre mois de détention secrète au Maroc. «La disparition forcée est l'une des pires violations des droits de l'homme, un grave crime international. Les autorités ou leurs groupes paramilitaires séquestrent une personne, tout en niant la détenir, et dissimulent le sort qui lui est réservé. Le détenu est dépossédé de tous ses droits, soustrait à la protection de la loi, il est à la merci de ses bourreaux», explique Federico Andreu-Guzman, de la Commission internationale des juristes.

"Pire que la mort"

Le Colombien est l'une des chevilles ouvrières d'un projet de convention, en chantier depuis trois ans à l'ONU, qui vise à condamner et prévenir ce crime doublement odieux: car l'angoisse est terrible tant pour la personne ravie que pour sa famille suspendue dans une attente insupportable. «Une attente pire que la mort», décrit l'Algérienne Amina Kadi, dont le neveu Izdihar a été enlevé le 30 juin 1995 par deux hommes armés en civil. «C'est le ni vivre ni mourir, l'impossible deuil, l'incessant balancement entre une grande espérance et une grande désespérance. Et la difficulté de répondre aux questions des petits qu'on fait patienter interminablement.»
«Pour la famille, le disparu n'est ni en enfer ni au paradis, ni mort ni vivant, il est dans les limbes, décrit Federico Andreu. C'est le seul délit où les proches sont aussi considérés comme victimes, vu les souffrances qui leurs sont infligées».
Jusqu'à ce jour, il n'existe aucun outil juridique pour condamner ce crime sur le plan international. Pourtant, des millions de familles à travers le monde sont sans nouvelles d'un être cher, qui leur a été brutalement soustrait: 30 000 disparus en Argentine, 22 000 en ex-Yougoslavie, 30 000 au Liban, 3000 au Chili, entre 10 000 et 15 000 au Liban, plus de 7000 en Algérie. Et la liste est loin d'être terminée. Le dernier rapport de l'ONU répertorie 74 pays, dont la Russie, la RDC, la Colombie, le Népal, la Bolivie, la Chine, la Tchétchénie...

Réunis en février pour la quatrième session de travail, les Etats auraient dû aboutir à un accord pour l'élaboration d'un traité universel. Mais des points de désaccord ont obligé les participants à reporter d'une année les négociations. Pour certains pays, la perspective d'un organe de contrôle indépendant pouvant faire irruption chez eux est assimilée à une forme d'intrusion inacceptable.
En effet, les organisations de droits de l'homme avaient convaincu la majorité des gouvernements de créer un comité ad hoc, chargé de faire respecter la convention. Ce comité pourrait décider de visites sur les lieux en cas de soupçons d'une politique systématique ou massive de disparitions forcées. Il pourrait même saisir le secrétaire général des Nations Unies pour crime contre l'humanité.
La déception a donc été immense chez les familles qui espéraient présenter un énoncé concret à la prochaine Commission des droits de l'homme qui débute le 14 mars à Genève.

Le droit de savoir

«Nous arrivons au bout du tunnel, lance pourtant avec optimisme Federico Andreu. Les gouvernements ont réussi à s'entendre sur la substance du texte. Même s'il reste quelques points non résolus». L'un d'eux concerne la responsabilité des acteurs non étatiques. Quelques pays veulent que les guérillas et groupes armés soient inclus dans le projet de convention. Un autre sujet de désaccord tourne autour du «droit de savoir». Les familles veulent pouvoir exiger un minimum d'informations des autorités. Plusieurs pays, dont la Suisse, y opposent «le respect de la sphère privée», arguant que tout détenu peut demander que sa situation ne soit pas communiquée aux proches. Un raisonnement qui fait bondir ceux qui, alors qu'ils recherchaient désespérément un proche, ont été confrontés au déni de leurs autorités.
«Les subtilités sont très difficiles à saisir pour des pays qui n'ont pas connu la disparition forcée, explique Federico Andreu. Tout reste très abstrait. Pour cela, les familles de disparus et les organisations telles qu'Amnesty International ou la Fédération internationale des droits de l'homme ont été les pivots de ces réunions. Elles ont su expliquer à partir d'expériences vécues les enjeux profonds liés à la disparition d'un proche».
Pour le juriste colombien, le temps n'a pas été perdu, même si la Chine, la Russie, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande se montrent peu enthousiastes. «Nous avons aujourd'hui la majorité des pays avec nous, et cela en un temps record. Trois ans, ce n'est pas beaucoup pour élaborer un traité d'une telle importance».

A petits pas

C'est vers la fin des années 1960, avec les dictatures au Guatemala, au Brésil, en Argentine, au Chili, que la disparition forcée a été reconnue internationalement. Mais le phénomène existait avant et ailleurs: Chypre, Ethiopie, Indonésie, Philippines, Algérie (colonies).
Dès 1973, l'Assemblée générale des Nations Unies et sa Commission des droits de l'homme qualifient les disparitions forcées de graves violations des droits de l'homme et de crimes, mais aucune démarche n'est entamée pour adopter un traité.
Depuis les années 1980, les organisations de droits de l'homme oeuvrent activement pour l'adoption d'un traité au sein des Nations Unies.

La vie en suspens pour toujours

Combien sont-ils en Suisse à avoir été brutalement séparés d'un être aimé et ne même plus savoir s'il faut le considérer mort ou vivant? Des milliers probablement. Comme les Mehic, qui habitent à Genève. La maman Jasmina, les deux adolescentes Mirsada et Mirella, le petit dernier Anel, dix ans, ont fui Srebrenica, la ville martyre de Bosnie. Sans le papa. Seulement avec sa photo. «Douze mille hommes ont disparu», raconte Jasmina. Depuis, pas de nouvelles. A l'école, les enfants taisent cette réalité. «Ils risquent de se moquer. Ou alors, je sens de la pitié. Je n'en veux pas», affirme Mirella.
«L'impossibilité de faire le deuil, c'est une torture qui n'en finit pas: la famille ne peut pas tourner la page», explique Anna-Maria Droz. Cette psychologue argentine établie depuis les années 70 à Genève a reçu dans son cabinet nombre de compatriotes qui fuyaient la dictature. «Les enfants de disparus grandissent dans une incertitude permanente: peut-être que mon père ou ma mère n'est pas mort, peut-être qu'il ou elle vit tranquillement ailleurs... Ils peuvent se permettre toutes sortes de fantasmes. Ils n'ont pas de réalité sur laquelle s'appuyer.»

L'interminable quête

Les jeunes Argentins Antonio Hodgers et Gustavo Kuhn, tous deux fils de disparus, confirment: «Le plus dur, c'est de ne pas avoir de trace physique. Pas de corps, pas de date, pas de manière de mourir. On sait qu'il est mort tout en ayant le secret espoir que ce ne soit pas vrai.» Antonio et Gustavo sont arrivés tout jeunes en Suisse, au milieu des années 1970, avec le flot des réfugiés d'Amérique latine.
Enfants, ils disent n'avoir pas trop souffert du père disparu. Mais à l'adolescence, l'un et l'autre ont ressenti le besoin de savoir. «Je devais remplir la silhouette de mon père pour pouvoir avancer, raconte Gustavo. Je devais comprendre le pourquoi de cette disparition. Je suis allé sur place voir les gens qui l'ont connu, lire les journaux de l'époque, recueillir chaque détail.» De son côté, Antonio cherche aussi, mais de manière plus confuse. «J'ai fait plusieurs séjours en Argentine, chez ma grand-mère paternelle; je rencontrais aussi des anciens camarades de mon père, tout ça sans très bien savoir pourquoi.»
Aujourd'hui adultes, Antonio et Gustavo sont bien intégrés dans le paysage genevois. Antonio est député au Grand Conseil et Gustavo journaliste. lls savent l'un et l'autre qu'on ne peut pas changer le passé. Et que, pour les Suisses, c'est trop difficile à comprendre. «Les gens ont peut-être saisi un petit peu de cette réalité avec le tsunami, remarque Antonio. Avoir sa vie en suspens pour le restant de ses jours...» CV

Un lieu pour en parler

Une stèle, six arbres, un pour chaque continent et un pour rappeler la Commission des droits de l'homme: c'est ainsi que l'Association du Jardin des disparus a conçu l'espace de commémoration qui lui a été octroyé en octobre 2000 à côté du Cycle de la Golette à Meyrin. «Les gens ont apporté de la terre de chez eux, on a tout mélangé et on y a planté les arbres», raconte Jenny Bettancourt.
Ainsi, chaque 25 décembre, des gens venus de toute la Suisse se retrouvent devant la stèle. Après la petite cérémonie, c'est l'occasion d'échanger, de connaître les réalités des autres pays. «Pour moi, c'est le seul endroit où je peux parler de mon oncle, explique Véronica, la fille de Jenny. Je ne l'ai pas connu, mais, depuis toute petite, j'étais travaillée par l'histoire de sa disparition. Je ne peux pas en parler autour de moi, c'est tellement difficile à comprendre.»
Les familles latinos, qui se sont presque toutes retrouvées dans la cité meyrinoise à leur arrivée, sont à l'origine du jardin. «Déjà, en 1982, les associations se réunissaient au centre de Genève une fois par mois pour réclamer que la disparition forcée soit inscrite comme crime contre l'humanité, raconte Pierre-Alain Tschudi, l'un des initiateurs. Des personnalités politiques, comme Ruth Dreifuss et Micheline Calmy-Rey, venaient nous soutenir.»

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