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11 mars 2005 - Le Monde
Malgré le coup de force royal,
la lutte contre les maoïstes s'enlise au Népal
Françoise Chipaux, envoyée spéciale
à Kathmandou
"L'Etat ne dépasse pas les frontières
des différents chefs-lieux de district, et tout le pays
est une jungle sans loi" : ce jugement de Kapil Shrestha,
membre de la Commission népalaise des droits de l'homme,
sur la faiblesse de l'administration centrale, est très
largement partagé à Katmandou. Il omet toutefois
la "loi" non écrite des maoïstes, qui font
régner la terreur dans les campagnes, avec une impunité
quasi totale.
Neuf ans de guérilla pèsent sur une organisation
rebelle dont le soutien populaire s'est érodé parallèlement
à la criminalisation de ses cadres. "La face criminelle
du mouvement est visible de tous et les maoïstes ont échoué
à convaincre le peuple qu'ils luttent pour des aménagements
politiques", affirme Yuvaraj Ghimire, rédacteur en
chef de l'hebdomadaire Samay (Times). "Depuis deux ans, ils
ont beaucoup tué, en particulier de prétendus "espions"
et même leurs propres cadres",confie le représentant
d'une organisation non gouvernementale (ONG) pourtant proche des
maoïstes. "Dans leur tentative désespérée
de s'emparer du pouvoir, ils ont intensifié leurs opérations,
pour montrer qu'ils étaient proches du but et tenter d'élargir
leur soutien."
Militairement, les maoïstes ne devraient pourtant pas être
un grand obstacle pour l'armée népalaise, soutenue
par le roi Gyanendra, qui, le 1er février, a pris les pleins
pouvoirs en décrétant l'état d'urgence. Forte
de 80 000 hommes, l'armée est appuyée par une police
armée (17 000 hommes) formée pour la lutte anti-guérilla
et par la police locale (47 000 hommes).
"Le noyau dur des maoïstes est environ de 6 000 à
7 000 cadres, les miliciens sont de 12 000 à 25 000, et
les sympathisants environ 100 000", affirme le général
Deepak Gurung, porte-parole de l'armée. "Les maoïstes
ont un problème de recrutement, et c'est pour cela qu'ils
kidnappent des étudiants ou des écoliers",
ajoute-t-il. Le général est fier de souligner que,
de son côté, "quand l'armée veut recruter
2 000 hommes, 20 000 candidats se présentent". Le
salaire mensuel d'un soldat est de 3 500 roupies (environ 50 dollars).
Chez les maoïstes, seuls les membres du "noyau dur"
ont reçu un entraînement militaire, portent une arme
et un semblant d'uniforme. Les miliciens ont un armement disparate,
et souvent une arme pour trois combattants. S'il extorque beaucoup
d'argent, le mouvement maoïste népalais n'est pas
riche pour autant. Le général Gurung admet que les
armes des rebelles proviennent de l'armée, volées
ou récupérées lors d'opérations.
"Quand les maoïstes sélectionnent un objectif
de bataille, ils se livrent à une intense préparation,
observent tout ce qui se passe autour du lieu choisi, le comportement
des gens, etc.", ajoute l'officier. La dernière grande
bataille entre l'armée et les maoïstes remonte à
un an. "Ils ont encore maintenant la capacité de nous
attaquer. Nous intervenons pour prévenir toute grande concentration",
précise le général Gurung.
Désillusion silencieuse
Les ONG menant des programmes de développement
dans les campagnes affirment que travailler avec les maoïstes
est "un défi difficile". Le représentant
d'une organisation internationale commente : "Ils nous voient
comme des agents de l'impérialisme et menacent nos équipes.
Nous devons discuter nos programmes avec eux. Beaucoup d'endroits
nous sont inaccessibles." Pour compliquer le tout, "travailler
en zone maoïste fait de vous un suspect aux yeux du gouvernement",
ajoute-t-il.
Les maoïstes exigent aussi que les ONG se limitent à
leur travail de développement "physique" - construction
de routes, ponts, canaux d'irrigation, écoles, cliniques
- et ne cherchent pas à établir un dialogue avec
les gens. "Les communautés ne doivent pas être
distraites de la propagande maoïste", dit ce représentant
d'une ONG qui opère dans 22 districts sous influence de
la guérilla.
Dans un livre récent, Forget Katmandou (Oubliez Katmandou),
l'écrivain népalaise Manjushree Thapa décrit
la désillusion silencieuse des villageois vis-à-vis
des maoïstes. "Je me suis rendu compte que, parmi tous
les gens à qui nous avions parlé durant notre voyage,
seuls les maoïstes parlaient en bien de leur parti",
écrit-elle. Pour sa part, Mandira Sharma, d'Advocacy Forum-Nepal,
une ONG de défense des droits de l'homme, relève
que "le niveau de cruauté des maoïstes est très
élevé et les gens qui les soutiennent le font par
crainte".
Les maoïstes ont toutefois changé quelque peu les
mentalités dans les campagnes. "Là où
ils dominent, la pratique de la dot - qui ruine les familles -
a diminué, la polygamie est plus restreinte, les mariages
d'enfants moins fréquents et le principe de l'intouchabilité
-hors-caste- a été banni", estime un travailleur
humanitaire. Leur cruauté n'a toutefois d'égale
que celle de l'armée, et, note un humanitaire, "les
maoïstes n'ont pas de soutien populaire mais, si les gens
doivent choisir entre eux et l'armée, ils se rangent du
côté des maoïstes".
Selon plusieurs observateurs, le roi Gyanendra ne conçoit
la paix qu'il a promise que dans une victoire militaire totale.
Les villageois, pris en tenaille, ont tout à craindre d'un
conflit qui se déroule dans des zones où la presse
est strictement censurée.
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